vendredi 4 décembre 2015

Les Agoudas. Les «Brésiliens» du Bénin


Les Agoudas : c’est ainsi que l’on désigne au Bénin et dans les pays voisins les descendants de Brésiliens (re)venus s’installer en terre africaine au cours des XVIIIe et XIXe siècles. Le mot viendrait du terme portugais ajuda, («aide»), qui fut par ailleurs l’appellation portugaise de la ville de Ouidah, port négrier béninois de triste réputation. À Ouidah justement, les Agoudas vivent, encore de nos jours, dans un quartier spécifique, à proximité de l’ancienne place du marché aux esclaves et au départ de l’ancienne route qui acheminait ces malheureux jusqu’au port où on les embarquait pour ce qui devait être, de toute façon, leur dernier voyage [1]. Ils constituent là une communauté qui se démarque assez clairement du reste de la population.

Chose étonnante, cette communauté agouda réunit en son sein tout autant des descendants de négriers que des descendants d’esclaves. Mais le mélange n’est pas aussi harmonieux qu’on pourrait le supposer, car « les vrais Agoudas, explique Milton Guran, sont ceux qui ont du sang de Blanc dans les veines, les autres sont simplement des “esclaves” ou des “affranchis” » (p. 42). Et Guran ajoute que ce qui fait « toute la différence, […] c’est la manière de vivre » (ibid.). Autrement dit, la ligne de fracture entre maîtres et esclaves qui marquait la société brésilienne s’est reportée en Afrique, retraitée toutefois sous couvert de distinction établie sur la base d’une plus ou moins forte imprégnation de culture occidentale.

Surprenant scénario historique tout de même que celui qui voit un négrier illustre (avant tout pour le volume de son commerce d’êtres humains) devenir la figure de proue d’une identité brésilienne affirmée dans le contexte béninois et qui emporte l’adhésion des descendants de ceux qu’il a déportés en Amérique ! Nous voulons parler ici du célèbre Francisco Félix de Souza, plus connu sous le nom de Chachá, né à Bahia en 1754 (de père portugais et de mère amérindienne), arrivé sur les côtes d’Afrique en 1788 pour développer sur place son sinistre trafic, qui vécut longtemps à Ouidah et qui obtint une reconnaissance locale spectaculaire au point d’être consacré vice-roi par le roi Ghézo du Dahomey. Celui auquel on prête le mérite insigne d’avoir été « le plus grand trafiquant d’esclaves de tous les temps » s’éteindra paisiblement en 1849 – à l’âge de 94 ans ! – en sa bonne ville de Ouidah, honoré de tous, laissant une prospère descendance – quatre-vingts enfants mâles (on ne comptait pas les filles en ce temps !) – et devenant l’objet d’une mémoire encore vénérée de nos jours [2].

L’ouvrage de Milton Guran se propose de présenter l’histoire et la culture de ces « Brésiliens » du Bénin ; une histoire singulière, convenons-en, et encore insuffisamment connue – même si quelques historiens, brésiliens pour la plupart, à l’exception notable de Pierre Verger, ont déjà défriché le sujet. L’auteur, brésilien lui-même, a poursuivi une démarche entremêlant histoire et ethnographie, se rendant sur place pour effectuer ce que les ethnologues appellent un « terrain » auprès de la communauté des « Brésiliens » actuels. En recueillant, localement, de nombreux témoignages, en participant à des fêtes et des cérémonies, en faisant parler les lieux, il a cherché à comprendre les « mécanismes d’identification relationnelle des « Brésiliens » » (p. 38). En d’autres termes, il a tenté de saisir ce qui constitue l’identité – qu’il qualifie d’« ethnique », une notion dont on pourrait discuter l’usage dans le cas présent – de ces « Brésiliens », et ce qui opère leur distinction vis-à-vis des autres Béninois. Reconnaissons que l’objectif est plutôt atteint. En revanche, Guran proclame que sa démarche s’appuie en grande partie sur la photographie (soit les documents disponibles, soit les clichés pris au gré des circonstances). Disons-le tout net, ce volet de son ambition ne nous semble guère probant : nous ne voyons pas très bien, dans le traitement que fait l’auteur des documents photographiques qui figurent dans l’ouvrage, ce qui diffère foncièrement de ce que l’on fait d’ordinaire en pareil cas.

L’ouvrage s’ordonne en quatre chapitres, de volume très inégal, et d’un intérêt qui ne l’est pas moins. Le chapitre premier (p. 41-121) est une présentation historique des Agoudas. Guran explique la constitution de cette communauté, à partir de la figure tutélaire de Chachá, et par vagues successives en provenance du Brésil. D’abord fondée sur la guerre et la traite négrière – c’est durant la première moitié du xixe siècle, lors de la période de la traite clandestine, que Chachá édifiera sa puissance économique et son pouvoir politique –, l’assise économique de la communauté évoluera vers le marché de l’huile de palme et de quelques autres produits locaux d’exportation. Les anciens esclaves revenus du Brésil, plutôt dans la seconde moitié du XIXe siècle (leur nombre est évalué de 7 000 à 8 000), viendront grossir les rangs de la communauté agouda, apportant leurs savoir-faire (artisanaux en particulier) et une culture afro-brésilienne ; certains d’entre eux occuperont des positions en vue – « Partis comme esclaves, c’est en maîtres que ces hommes sont revenus », écrit Guran (p. 94).

Le deuxième chapitre (p. 123-143) est consacré à certains aspects emblématiques de la culture « brésilienne » des Agoudas. Ce sont ces éléments d’importation, issus d’une culture urbaine et supposée supérieure, qui permettent à ces mêmes Agoudas d’établir une position de distinction vis-à-vis des autochtones considérés avec un certain dédain et « à jamais perçus comme des « sauvages » » (p. 124). Le code vestimentaire (« à l’européenne »), l’architecture, l’éducation des « bonnes manières », une cuisine « brésilienne » (dont la fameuse feijoada), quelques éléments de langage et quelques souvenirs censés fournir le cadre d’une mémoire collective sont les constituants de cette volonté tenace d’« être différent ». On s’interroge sur le bien-fondé de l’auteur d’avoir isolé cette partie de son propos en chapitre autonome ; un chapitre bien malingre, et sans doute inutile, d’autant que le suivant sera entièrement consacré à la question de l’identité agouda.

Le troisième chapitre, bien plus consistant (p. 145-278), est donc, lui, tout entier consacré à ce qui fait aujourd’hui l’identité des Agoudas. Trois éléments sont retenus à ce titre : la célébration du Bonfim, la présentation de la bourianet l’intronisation du Chachá. Le culte de Nosso Senhor do Bonfim a pris corps à Bahia vers le milieu du xviiie siècle, et a été importé sur les côtes d’Afrique de l’Ouest dès le début du xixe. Conformément aux principes syncrétiques des religions afro-brésiliennes, les adeptes y ont vu une identification à l’orisha Oxalá. Ce culte a donné lieu à plusieurs confréries dans les villes du sud du Bénin et à une célébration annuelle, en janvier. La bourian est le rituel le plus populaire chez les « Brésiliens » du Bénin, porté lui aussi par un réseau d’associations. Dans cette adaptation locale d’une fête folklorique brésilienne, on exhibe la bourian (« petite ânesse ») et d’autres animaux ainsi que des personnages portant des masques d’animaux ou de célébrités internationales ; deux personnages, les plus importants après la bourian, sont deux poupées géantes appelées Yoyo et Yaya, représentant, dit-on, les propriétaires des plantations esclavagistes du Brésil. Enfin, il y a l’intronisation du Chachá – car depuis l’époque de Chachá le fondateur, Chachá est devenu un titre transmissible, et nous en sommes au huitième de la dynastie ! Guran consacre de nombreuses pages à ce sujet (p. 189-278), d’abord pour retracer cette étonnante dynastie, ensuite pour nous décrire l’intronisation du Chachá VIII, entre 1995 et 1996, intronisation concrétisant la reprise des liens entre la famille de Souza et le roi d’Abomey et marquant la fin d’une longue brouille dont les tenants et les aboutissants, vus de loin, ne nous paraissent pas d’une grande limpidité.

Le quatrième chapitre, très court et synthétique (p. 279-285), fait office de conclusion. Reprenant le déroulé de son livre, l’auteur réaffirme que « être agouda, actuellement au Bénin, c’est partager une mémoire commune relative à un ensemble de réalisations et à une manière d’être à la « brésilienne » » (p. 279). (Anciens) maîtres et (anciens) esclaves confondus s’entend, ce qui ne peut manquer de laisser interrogatif. Pourtant, l’auteur lui-même reconnaît que « le clivage social creusé à partir de la notion d’“avoir été esclave” demeure très présent dans les relations des Agoudas, entre eux aussi bien qu’avec les autres groupes sociaux composant la société » (p. 280). On sait depuis Hegel que la dialectique du maître et de l’esclave repose sur la nécessité que l’un et l’autre partagent le même fonds de références et de valeurs idéologiques. Et l’on aurait tort de penser que c’est là de l’histoire ancienne. Car, de nos jours, au Bénin, une communauté – celle des Agoudas –, pur produit du système esclavagiste, se reproduit et se cimente sur la négation de la relation de domination portée au paroxysme par ce même système. « Il y a un accord tacite pour ne jamais parler d’ascendance esclave », rapporte l’auteur, citant un témoignage qu’il a recueilli sur place (ibid.). Ainsi, une identité « ethnique » agouda s’est constituée, vis-à-vis du dehors, en occultant la fracture profonde qui la traversait du dedans. Un schéma bien connu, une manipulation idéologique longuement éprouvée, mais qui pour être « ficelle » n’en est pas moins efficace et toujours opératoire. « Grande famille » versus rapport de classe : la recette a fait ses preuves ! Au Bénin, elle fonctionne toujours, et ce d’autant qu’elle a été renforcée par l’ordre colonial (français) que les « Brésiliens » ont bien servi – même si l’auteur se montre plutôt laconique sur cette question.

Ce livre, redisons-le, jette un éclairage sur cette particularité « brésilienne » du Bénin. Sans doute qu’au-delà du cas d’espèce il est aussi en mesure de nous renseigner sur quelques ruses de l’histoire tragique de la traite négrière et de l’esclavage. On peut toutefois regretter que Milton Guran, peut-être emporté par sa propre « brésilianité », ait choisi de mettre l’accent sur les forces de cohésion sociale de cette communauté de « Brésiliens » en terre africaine plutôt que de faire preuve d’un sens plus sociologique apte à dévoiler en quoi et comment les clivages internes sont gommés au profit d’un pseudo-intérêt communautaire ; bref en quoi et comment les intérêts des uns ne sont pas forcément les intérêts de tous. Par ailleurs – mais ceci est une autre histoire –, on voit (et nous l’avons nous-même constaté sur place) que le Bénin, hormis quelques simulacres cérémoniels, n’a pas fait le travail nécessaire sur sa propre histoire pour enfin regarder en face la responsabilité écrasante des royaumes locaux (ceux d’Abomey et de Porto-Novo pour ne citer que les plus connus) dans l’approvisionnement de la traite négrière et, en prolongement, dans le système plantationnaire et esclavagiste des colonies européennes d’outre-Atlantique. Mais sommes-nous certains d’avoir fait, chez nous, beaucoup mieux ?

Note :


[1] Cette route a été baptisée « La Route de l’Esclave » à l’occasion d’une opération mémorielle réalisée à Ouidah en 1998.Voir Jean-Norbert Vignondé, « Ouidah, port négrier et cité du repentir », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 89, 2002, p. 69-77 (Dossier « Les enjeux de la mémoire : esclavage, marronnage, commémorations », sous la direction de Francis Dupuy et Rafael Lucas).


[2] On peut voir son portrait – le seul semble-t-il dont on dispose de lui – présenté dans l’ancien fort portugais de Ouidah, devenu musée.


Source : 


Francis Dupuy, « Milton Guran, Agoudas. Les « Brésiliens » du Bénin », Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique [En ligne], 115 | 2011, mis en ligne le 01 janvier 2014, consulté le 04 décembre 2015. URL : http://chrhc.revues.org/2334